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Entretien avec Vincent Courtois

“Jack London nous pousse à chercher qui on est”

22 septembre 2021

Le violoncelliste, compositeur et improvisateur Vincent Courtois raconte comment la figure de l’écrivain Jack London a inspiré le répertoire de Love of Life, qu’il présente avec son trio dans le cadre de la saison 2021-22 de l’Opéra Underground.

Vincent Courtois, votre travail se nourrit très souvent de sources qui dépassent le seul cadre du jazz et de la musique – cinéma, peinture, photographie, littérature… Dans ce dernier domaine, j’imagine que vous avez un certain nombre d’auteurs fétiches – dont l’Américain Raymond Carver, qui vous a inspiré L’Amérique, un duo avec le comédien et lecteur Pierre Baux. Comment expliquez-vous que la figure et l’œuvre de Jack London soient à l’origine d’un répertoire entier, réuni notamment dans l’album Love of Life ? Qu’est-ce que cet auteur a cristallisé et mobilisé, pour que vous, vos partenaires Robin Fincker (sax ténor, clarinette) et Daniel Erdmann (sax ténor) et votre musique lui consacrent une telle place ?

Vincent Courtois – C’est vraiment un hasard ! Etonnamment, je ne connaissais pas Jack London, j’étais même complètement passé à côté de lui. Quand on parle de lui, en général, tout le monde cite L’Appel de la forêt. Or même ce livre-là, qui est un grand classique de l’enfance ou de l’adolescence, ne m’était pas passé entre les mains… Pour la petite histoire, c’est dans ma librairie parisienne préférée que j’ai fini par rencontrer London. Un jour, on m’a conseillé un ouvrage de l’auteur roumain Panaït Istrati. C’était un bouquin édité chez Libretto, et juste à côté de lui, dans la même collection, se trouvaient les Contes des mers du Sud. Comme j’ai un attachement particulier pour tout ce qui a trait à la mer, mon œil a été attiré par ce titre et par la couverture – une très belle photo de Jack London, de profil, tenant un sextant. Et puis c’était un recueil de nouvelles, format idéal pour un musicien qui, comme moi, s’apprêtait en l’occurrence à partir en tournée et n’aurait le temps de lire que sporadiquement, dans le train ou l’avion – c’est d’ailleurs pour ça, aussi, que j’avais flashé par le passé sur Raymond Carver ! J’ai trouvé ce livre magnifique, et quand j’en ai parlé à Emmanuelle Hertmann, l’administratrice de ma compagnie, qui est aussi une très grande lectrice, elle m’a dit : “Ah ! mais si tu es tombé dans Jack London, lis Martin Eden : tout commence là. Ensuite, tu pourras lire tout le reste.”

Que vous a inspiré la lecture de ce roman d’apprentissage qu’est Martin Eden ?
J’ai eu la sensation de rencontrer quelqu’un, et même de lire une personne qui m’était proche : j’ai trouvé dans ce roman une multitude d’entrées qui ont transformé la lecture en expérience intime. A partir de là, je me suis immergé dans l’œuvre de London, en me disant que je lirais tout – ce que je n’ai évidemment pas réussi, et qui est quasiment impossible étant donné sa production. Il y a quelque chose de fascinant dans le destin de cet homme mort à l’âge de 40 ans, qui a écrit un nombre incalculable de textes et qui a vécu milles vies… J’ai aussi beaucoup aimé ses Nouvelles du Grand Nord, et notamment cette nouvelle, L’amour de la vie (Love of Life), qui a donné son titre à l’album du trio et au projet tout entier.

Comment avez-vous partagé cette passion nouvelle pour Jack London avec les deux autres membres du trio ?
Peu après ces premières lectures, je me suis retrouvé en tournée avec Robin et Daniel dans un autre Grand Nord, en Finlande… J’ai commencé à leur parler de Jack London, et chacun s’est mis dans cette littérature-là, les bouquins ont circulé entre nous trois… Là, il s’est passé quelque chose de tout à fait nouveau pour moi. J’avais déjà travaillé sur une matière littéraire avec Raymond Carver, mais c’était alors avec Pierre Baux comme comédien-lecteur. Avec London, et notamment avec ces nouvelles, la musique, sans que je puisse l’expliquer, est arrivée naturellement : c’était comme si elle coulait de source. Tout un ensemble de paramètres s’est enclenché par le biais de la lecture : c’est elle qui, vraiment, a apporté de la musique. Le thème de Love of Life, qui ouvre l’album, m’a par exemple traversé comme une évidence : un morceau court comme une nouvelle, simple, assez lent…

Jack London a-t-il changé l’alchimie et la méthode de travail au sein du trio ?
Ça fait plus de dix ans que cette association avec Daniel et Robin existe. Nous sommes tous les trois très proches, avec une complicité qui s’est construite au fil du temps sur une manière de fonctionner bien précise : j’apporte la matière musicale, que nous retravaillons ensuite ensemble. Mais là, pour la première fois, ça a été un projet beaucoup plus commun : chacun s’est approprié l’œuvre de Jack London, et son regard sur cette œuvre. Avec ce trio, nous essayons en fait de nous imaginer comme un quatuor à cordes classique qui aurait des répertoires différents. Et avec le répertoire de Love of Life, plus que dans tout autre projet, nous nous sommes vraiment sentis bien, collectivement et individuellement. C’était comme s’il appartenait à chacun de nous. C’est la particularité, je crois, de l’œuvre de Jack London : chacun peut s’y retrouver, dans différents endroits, à différents moments, et sur des choses qui peuvent toucher au plus intime.

Le trio a enregistré Love of Life après une traversée de l’Amérique qui, en soi, aurait pu être la trame d’un récit de Jack London…
Nous nous sommes dit qu’il nous manquait quelque chose de fondamental pour enregistrer ce disque, et pour aller encore plus loin dans cette histoire : il fallait aller là-bas, sur place. Nous avons donc monté un projet un peu pharaonique pour un trio de jazz français : une tournée américaine qui suivrait en quelque sorte la route de Jack London, depuis la Côte Est jusqu’à la Côté Ouest. Grâce à toute une chaîne de soutiens, nous avons fini par jouer à San Francisco, Portland, Seattle… A Oakland, c’est un musicien français, Cyrille Guiraud, qui nous a trouvé un studio situé à un kilomètre à peine du bar que Jack London fréquentait, et de la bibliothèque où il allait chercher ses livres. La veille de l’enregistrement du disque, le consulat de France nous a emmenés à Sonoma, dans le Jack London State Park, dans sa maison, et nous avons rencontré Tarnell Abbott qui est l’arrière-petite-fille de l’écrivain… Si bien qu’au moment de commencer le travail en studio, nous étions comme imprégnés de toute cette histoire : dans la musique que nous avions écrite, nous avons pu ajouter ce que nous venions de voir, vivre, sentir. Tout ce qui, peut-être, nous manquait encore : des lumières, des odeurs, tout un registre de sensations qui a renforcé notre relation à London, nous a mis en intimité plus profonde encore avec lui… Une fois rentrés en France, nous avons continué à donner quelques concerts… et puis la pandémie est arrivée : tout s’est arrêté brusquement. Ça a été un peu comme un plaquage au rugby !

Si elles font directement référence à des œuvres de Jack London (Martin Eden, The Road, To Build a Fire…), les pièces musicales de Love of Life ont ceci de particulier qu’elles ne se présentent pas comme de simples évocations ou bande-son illustratives : dans leurs rythmes, leurs mélodies, on entend comme une transcription de l’expérience même de la lecture.
Ça, c’est dû au travail effectué depuis des années avec le comédien Pierre Baux. Avec lui, l’idée, en effet, n’est jamais de brosser une vague illustration, un décor ou un arrière-fond sur lequel viendrait se poser le texte : il faut réussir à évoquer ou raconter l’histoire dans la musique même… Mais avec Jack London, je me suis également rendu compte qu’il y avait un tempo de lecture. Je ne lis pas tout à la même vitesse. Love of Life, par exemple, est un texte très court, mais paradoxalement je l’ai lu très lentement – parce qu’il a un rythme de narration propre, et aussi parce que j’ai eu envie de prendre le temps… Inversement, il y a des passages de Martin Eden que j’ai engouffrés beaucoup plus vite. Le tempo de chaque morceau correspond donc à ces rythmes de lecture. Ensuite, il y a des choix musicaux qui peuvent être très simples, voire figuratifs. Par exemple pour The Road, cette nouvelle sur les hobos qui traversent les Etats-Unis en passant de train en train, j’ai écrit un morceau qui a un tempo ferroviaire. C’est peut-être un peu premier degré, mais c’est ainsi que c’est venu et que ça m’a paru intéressant. Alors que la seconde partie de la pièce intitulée Martin Eden, qui correspond au dernier chapitre du livre, m’a amené sur un terrain très différent, dans une sorte d’extase assez étrange. La fin de Martin Eden, c’est pourtant un suicide… mais à mes yeux, elle n’est pas triste, je la vois comme une élévation sublime. Là, dans la musique, je suis donc un peu moins premier degré ! Pour résumer tout cela, je dirais quand même que je fonctionne vraiment à l’instinct. Je n’ai pas réfléchi tant que ça : j’ai lu, j’ai écrit, la démarche créative a été assez simple et primitive.

Si votre rencontre avec Jack London a quelque chose de crucial et d’essentiel, c’est peut-être aussi parce qu’elle est intervenue à un moment de votre parcours où, comme vous l’avez dit dans une interview avec Marie Richeux sur France-Culture, vous n’aviez “plus rien à prouver ni à démontrer” ?
Rien n’arrive complètement par hasard, oui. Aujourd’hui, j’ai 53 ans, et j’ai donné mon premier concert à l’âge de 19 ans : ça fait donc un petit moment que je suis là… A mes débuts, j’avais sans doute beaucoup de choses à prouver, en effet. Surtout avec l’instrument que je jouais, dans des esthétiques qui ne relevaient pas de la musique classique : il fallait réussir à faire sa place, à montrer que j’étais non seulement un bon instrumentiste, mais aussi un improvisateur, un créateur… J’étais aussi dans des références à des aînés, qui m’ont énormément inspiré – j’ai même eu besoin, à certains moments, de jouer avec certains d’entre eux que je considérais comme des maîtres absolus. Peu à peu, il a fallu que je me détache de tout ça. Maintenant, je vois assez bien où j’en suis, et je pense que les gens ont compris : je suis un violoncelliste qui improvise, qui se déplace dans un milieu un peu jazz, qui a roulé sa bosse dans plein d’environnements… En général, je dis que je suis un jazzman, car je pense en être un. Et quand on me demande quel jazz je joue, je réponds simplement : “Le mien.”
Et après ? Qu’est-ce qui reste réellement ? J’ai la sensation, dans la période où on vit, qu’on privilégie l’image, le vernis avant d’aller cherche le fond. Les années passant, je me questionne beaucoup – et notamment après la pandémie. On en est où, là ? J’ai l’impression que le grand sujet du moment, c’est de repartir, de se demander si on va réussir à faire tous nos concerts reportés, à reprogrammer des tournées, à retrouver du public… Est-ce que c’est vraiment le plus important ? Je n’en suis pas sûr. En ce moment, je travaille sur l’organisation des Ateliers du Violoncelle, un cycle de concerts, rencontres, master classes destiné à des gens de 20-25 ans qui sont en train de devenir professionnels. Cette question de la transmission m’est essentielle. Dans cette période où il y a moins de concerts, j’ai l’impression qu’on accompagne beaucoup les futurs pros – notamment ceux qui sortent des classes de jazz du conservatoire – en leur apprenant un tas de trucs sur le plan administratif, médiatique, marketing… C’est très bien, mais avant ça, il y a quand même d’autres questions qui se posent, qui sont les questions d’une vie entière. Qui est-on ? Quelle musique veut-on jouer ? A des jeunes gens comme eux, j’ai envie de dire : “Ouvrez vos oreilles, allez écouter d’autres choses que votre musique de cœur ou votre répertoire tout tracé, allez voir des expos, regarder des films, lire des bouquins, repoussez les murs, tentez des aventures…” Sans ça, on se retrouve avec des étudiants qui ont des niveaux techniques incroyables, qui sont irréprochables instrumentalement, mais qui en arrivent à passer des concours d’orchestre sans en avoir vraiment envie, au point de perdre la flamme, et même leur talent.
Le projet permanent, c’est quand même d’aller chercher qui on est. Et ce que j’adore dans Jack London, dans son œuvre en général et dans Martin Eden en particulier, c’est qu’il pose sans arrêt cette question : “Où est vraiment ma place, quel est l’endroit où je devrais vraiment être ?” Ça, en terme de savoir artistique – et pas d’image médiatique –, c’est essentiel. Savoir où on se situe, où on est juste et où on ne l’est pas… Le plus souvent, ce sont des rencontres – comme celle que j’ai faite avec cet auteur – qui nous ramènent au cœur même de ces questions, et des conclusions qu’elles entraînent. Moi, au moment d’écrire Love of Life, j’avais ces questions en tête : “Quel lien peux-tu trouver entre cette littérature et ton travail musical ?”, “Qu’est-ce que tu as vraiment envie de jouer ?” Ou encore : “Est-ce que tu es capable d’écrire un morceau qui commence par un accord de do majeur et d’oser tout simplifier ?” Et la réponse était oui.

Pour finir, pouvez-vous en dire plus sur le trio, et sur cette mixture particulière de timbres et de fréquences entre le violoncelle et les deux sax ténors ou la clarinette ?
Un de mes premiers groupes était un quartet avec Julien Lourau : sax ténor + violoncelle, c’est vraiment une couleur que j’adore… Le hasard a fait que, à un moment de parcours, j’ai rencontré simultanément Daniel Erdmann et Robin Fincker, qui l’un et l’autre m’ont invité à jouer sur un de leurs concerts. Ils n’ont pas du tout le même son, mais je les ai adorés tous les deux – leurs jeux, leurs musiques, leurs personnalités… Ça m’a donné envie de pousser la rencontre plus loin. Et comme je ne voulais pas choisir entre les deux, j’en suis arrivé à me demander ce que ça donnerait de former un trio avec deux sax ténors. Nous avons fait notre concert de création à Banlieues Bleues, autour d’une idée de départ qui a donné son titre à notre premier album, Médiums. Parce qu’en termes sonores, avec nos instruments, nous sommes tous les trois un peu au milieu : nous n’avons pas d’extra-graves ni d’extra-aigus, mais nous pouvons jouer avec plein d’instruments et nous pouvons aussi en évoquer certains – le violoncelle, par exemple, peut sonner comme une contrebasse, un violon, une flûte, une voix… Ces spécificités rendaient cette formule à trois vraiment intéressante. Ce qui est dingue, c’est qu’à la première répétition, nous avons tout de suite trouvé ce son qui est le nôtre aujourd’hui encore. Et puis, humainement, nous sommes exactement à l’endroit où j’ai envie d’être – à l’âge que j’ai, franchement, les psychodrames, je ne peux plus… C’est tellement bien de jouer et de tourner avec des personnes aussi bien dans leur tête et dans leur vie, avec qui le travail se fait en confiance, sans le moindre esprit de concurrence… Tout cela a fait qu’après Médiums, il nous a paru évident que ce trio à trois têtes un peu étrange, un peu monstrueux, ne pouvait pas être qu’un coup d’une fois. D’où Bandes originales, une méditation sur le cinéma, ou encore la forte présence de Daniel et Robin sur mon album WEST… Cela fait maintenant onze, douze ans que cette histoire commune existe. Elle n’est pas près de s’épuiser.

Ecoute de l’album Love of Life
Le site de la Compagnie de l’Imprévu